La belle histoire des hortensias – Yves-Marie ALLAIN (le 8/10/23)

CR Conférences

En 2016, l’Institut culturel de Bretagne souhaite que la Bretagne soit représentée par une plante symbole. Après une consultation ouverte, l’ajonc est plébiscité, mais viennent juste derrière la bruyère et l’hortensia. Si les deux premières plantes sont indigènes, l’hortensia, lui, est exotique, originaire du Japon et fut introduit en Europe dans les dernières années du XVIIIe siècle.

Pourquoi, comment, pour qui, l’hortensia est-il devenu une plante représentative de la Bretagne ?

En Europe, comme en France, la connaissance de l’hortensia se fera progressivement grâce au Français Philibert Commerson (1727-1773) qui est le premier botaniste à décrire la plante. Il la découvre lors d’une prospection sur l’île de la Réunion et prélève, pour le mettre en herbier, un échantillon dans « des jardins de Bourbon en avril & mai 1771 ». Cette plante avait été introduite du Japon par un Hollandais au cours du XVIIIe siècle.
Quant à l’introduction d’un pied vivant en Europe, la seule certitude est que Joseph Banks (1743 -1820) -directeur du futur jardin botanique royal de Kew – peut présenter début 1789, un hortensia en tant que plante vivante et en 1803, ce pied produira plus de 80 fleurs. Selon Louis Bosc naturaliste français (1759 -1828), les pieds qui arriveront en France sont d’origine anglaise. En Bretagne, le premier enregistrement connu de l’existence de l’hortensia est celui du Jardin botanique de la marine à Brest. Antoine Laurent, responsable dudit jardin, dans son catalogue des plantes publié en 1809, indique qu’il possède comme plantes vivantes dans ses collections Hortense et Hydrangée. Il s’agit donc de l’hortensia et sans doute Hydrangea arborescens originaire d’Amérique du Nord.
L’hortensia va très vite sortir des institutions scientifiques, du microcosme des botanistes et de quelques spécialistes, pour devenir une plante ornementale à caractère commercial pour les horticulteurs fleuristes. Considéré comme gélif, l’hortensia n’est guère utilisé dans le jardin du moins dans la Région parisienne. Il devient de « bon ton » pour une certaine société d’en posséder dans son orangerie ou d’en présenter en fleurs dans ses salons lors des réceptions. Ainsi « Les élégantes du premier Empire se contentaient d’arroser un myrte ou de cueillir la fleur de l’oranger, jusqu’au moment où l’apparition de l’hortensia tournant toutes les têtes, vint donner le signal de l’engouement pour les ‘dons de Flore’, ainsi qu’on s’exprimait en 1810 ». La presque totalité des travaux d’amélioration de l’hortensia effectués par les horticulteurs durant la seconde moitié du XIXe siècle et le début du XXe, le sera pour améliorer les plantes vendues en potées fleuries.

L’hortensia en Bretagne

La question de l’origine et de la date d’entrée de l’hortensia au jardin botanique de Brest reste entière. La première diffusion de l’hortensia en Bretagne fut sans nul doute restreinte et liée à l’intérêt qu’une partie de l’aristocratie terrienne lui portait. Au début du XIXe siècle, la diffusion reste peu importante et l’hortensia orne les abords d’un certain nombre de châteaux et manoirs de la pointe finistérienne. Il faut attendre les années 1850 pour trouver quelques écrits faisant part de l’existence ici et là d’hortensias.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’arrivée du chemin de fer et le développement des stations balnéaires sur les côtes bretonnes occupées durant la saison estivale par une partie de la grande bourgeoisie des villes, vont modifier progressivement les paysages. Dans les jardins qui sont alors créés autour des villas, l’hortensia trouve sa place grâce en partie aux paysagistes parisiens qui viennent exercer leurs talents en Bretagne ou en Normandie. Non seulement, ils citent l’hortensia pour orner les jardins, mais le recommandent pour agrémenter ceux proches du bord de mer. Le paysagiste français Édouard André, dans son ouvrage paru en 1879, cite l’hortensia « parmi les beaux arbres et arbustes dont j’ai relevé la nomenclature […] dans les jardins du littoral breton et des îles de la Manche ». Quelques décennies plus tard, divers autres paysagistes parisiens préconisent l’hortensia pour les jardins des nouvelles villas qui s’implantent sur la côte bretonne. André Véra est sans équivoque en 1912 lorsqu’il indique « dans certain endroit de Bretagne, vous emploierez les Camélias et les Hortensias bleus ; » car ainsi « de la seule présence de cette flore locale, le Jardin acquerra un style incontestable. » !

Mais qu’en est-il dans les bourgs, villages et hameaux du centre Bretagne, de tous ces lieux qui ne se trouvent pas sur le chemin des stations balnéaires ? Nous sommes encore très loin d’une présence de l’hortensia dans les campagnes bretonnes. La percolation vers l’habitat vernaculaire sera très lente et se fera surtout dans la seconde moitié du XXe siècle, c’est-à-dire après la Seconde guerre mondiale. L’avantage de l’hortensia réside dans sa pérennité d’une année sur l’autre et dans sa facilité de multiplication par boutures au printemps, par marcottes ou rejetons. C’est un atout certain pour une diffusion aisée de proche en proche, de voisin à voisin.

Le changement de statut de l’hortensia

L’hortensia est resté pendant des décennies une plante de jardin, de bourgs et de villages avant une appropriation mentale essentiellement dans le dernier demi-siècle portée par un courant touristique amplifié par des supports promotionnels, la photographie et la carte postale couleur. L’hortensia va changer de statut. En fleur durant la belle saison, la saison touristique, les grosses ombelles colorées, nombreuses, nuancées, aux couleurs chaudes et froides, non agressives, font faire la joie des photographes.

L’hortensia, plante d’une certaine Bretagne

Ce survol rapide montre toute la part d’ambiguïté portée par l’hortensia dans sa relation avec la Bretagne. Il faut également souligner que la question ne se pose pas dans d’autres régions que ce soit en Normandie, en Anjou, au Pays Basque ou en Flandre ; Dans ces autres régions, l’hortensia comme beaucoup d’autres plantes exotiques, n’a pas pris de place particulière dans le paysage mental et touristique ou dans l’espace culturel de ces régions.

L’hortensia est lié à la partie bâtie du parc et du jardin, comme accompagnement de la pierre, – granite, schiste, gneiss, ardoise – qu’il révèle, qu’il réveille en mettant en valeur le côté austère des minéraux. L’hortensia semble avoir cette capacité de pleinement s’intégrer à l’essence même du territoire dans une forme de discrétion. L’inflorescence de forme naturelle en boule, formant une sphère, occupe un volume aux contours harmonieux, non agressifs, porteurs de douceur. Par leurs caractères complémentaires, plante et pierre, sont en harmonie. Avec des variations subtiles, la couleur des inflorescences ne capte pas toute l’attention, ne tue pas les autres taches colorées du bâti, mais en exacerbent les nuances, sans uniformiser la perception et donner une lecture unique à l’association pierre-hortensia. Une relation particulière a émergé dès le XIXe siècle, et a perduré en passant du manoir à l’habitat vernaculaire traditionnel.

Malgré cette forme d’harmonie, l’hortensia n’a jamais vraiment appartenu à ce monde des paysans, car il n’accompagne aucun des grands cycles agraires et des fêtes associées, ni celui du renouvellement des saisons, pas même celui de l’arrivée des estivants !
L’hortensia est une image de la Bretagne, une image essentiellement touristique, parfois devenue obsolète. Si l’hortensia est ou fut l’un des symboles de la Bretagne ou d’une Bretagne, ce n’est pas pour autant une plante symbolique des Bretons, de la culture bretonne, de sa langue, porteuse de valeur, pour sa société actuelle ou future. Néanmoins, l’hortensia continuera de croître en terre bretonne car il a trouvé un climat et un sol qui lui sont encore favorables. L’hortensia, breton ou non, appartient à ces plantes faites pour éclairer la pierre, pour donner de la couleur à la mélancolie, pour colorer le vert estival omniprésent des autres arbres et arbustes.

ALLAIN Y.-M., Hortensia, plante symbole, éditions Locus Solus, Châteaulin, 2021, 128p.